La quête de justice au Mexique face à la violence de l’État
19 mars 2025
Le 19 mars 2010, à l’aube, Jorge Antonio Mercado Alonso et Javier Francisco Arredondo Verdugo ont été tués par des membres de l’armée mexicaine alors qu’ils quittaient leur université. Tous deux étaient étudiants au sein de l’Institut technologique de Monterrey (Tecnológico de Monterrey) du Nuevo León, dans le nord du Mexique.
La version officielle des événements les présente comme des tueurs à gages tués lors d’une fusillade. Quinze ans plus tard, leurs familles continuent de réclamer justice.
Originaire de Saltillo, dans l’État de Coahuila, Jorge s’est passionné dès l’enfance pour la gymnastique, avant de s’orienter vers l’ingénierie au lycée. Javier, né à Todos los Santos, en Basse-Californie, était quant à lui un étudiant studieux et dévoué.
« Le 18 mars, j’ai parlé à Jorge et il m’a dit : maman, si je ne t’appelle pas ce soir, ne t’inquiète pas. J’ai beaucoup de travail et Javier sera avec moi », a raconté Rosa Elvia Mercado Alonso, la mère de Jorge.
Le lendemain matin, la nouvelle d’une fusillade à l’extérieur de l’université a alarmé les familles.
« J’avais une boule dans la gorge et le cœur serré, mais ils ont annoncé que deux criminels avaient été tués », a raconté Joel Medina Salazar, le père de Jorge.
Ne parvenant pas à le contacter, Joel Medina Salazar et Rosa Mercado Alonso ont voyagé de Saltillo à Monterrey à la recherche de leur fils.
La famille de Javier s’est elle aussi mise à sa recherche.
Rosa Elvia Mercado Alonso et Joel Medina Salazar, les parents de Jorge, posent devant une peinture murale réalisée en l’honneur des étudiants Jorge et Javier, à Monterrey, dans l’État de Nuevo León, au Mexique. On peut y lire : « Personne ne connaît de plus grand amour que celui-ci : risquer sa vie pour son ami » et « C’était l’armée ». © HCDH/Vincent Tremeau
L’université ne disposant pas d’informations supplémentaires, ils se tournent, en désespoir de cause, vers les hôpitaux. Ils les ont finalement retrouvés au Service médico-légal, battus et défigurés.
« Neuf ans plus tard, l’armée est venue chez nous pour nous proposer de l’argent pour les frais d’obsèques. Nous étions furieux », a déclaré Rosa Mercado Alonso. « Tout ce que je voulais, c’était blanchir les noms de Jorge et Javier car ils avaient été accusés à tort d’être des criminels armés jusqu’aux dents. »
Grâce à la persistance des familles, au soutien de groupes de militants et au travail du HCDH, le Gouvernement a présenté des excuses publiques, et la condamnation de cinq membres de l’armée accusés d’altérer la scène de crime a été confirmée en décembre 2024. Pour Jesús Arredondo Rodríguez, l’oncle de Javier, cette condamnation et ces excuses sont certes un pas dans la bonne direction, mais ne permettent pas de rendre pleinement justice.
Jesús Arredondo Rodríguez, l’oncle de Javier, pose devant une peinture murale réalisée en l’honneur de Jorge et Javier, à Monterrey, dans l’État de Nuevo León, au Mexique. © HCDH/Vincent Tremeau
Tout risquer
Le déploiement des forces armées dans des missions de sécurité publique a également joué un rôle dans l’affaire d’Armando Humberto del Bosque Villarreal, victime de disparition forcée en 2013 par des membres de la marine dans l’État de Nuevo León. Son père, Humberto del Bosque Gutiérrez, avocat et entrepreneur minier, a abandonné sa vie professionnelle pour se consacrer à sa quête de justice.
« Dès le jour où mon fils a disparu, j’ai reçu des menaces de mort de la part du commandant du régiment, qui est aujourd’hui en prison », a-t-il expliqué.
Humberto del Bosque Gutiérrez, père d’Armando, qui a été victime de détention arbitraire, de disparition forcée et d’exécution extrajudiciaire par des membres de la marine mexicaine à Monterrey, dans l’État de Nuevo León, au Mexique. © HCDH/Vincent Tremeau
Armando, qui travaillait avec son père, a signalé des menaces de la part d’un voisin sans savoir qu’il avait des relations avec la police. Peu de temps après, il a été détenu arbitrairement, a disparu et a été exécuté par des membres de la marine.
« Au lieu d’enquêter, la marine a protégé les criminels et fait disparaître mon fils », a lancé M. Del Bosque Gutiérrez.
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Nous, simples citoyens et travailleurs, n’utilisons pas d’armes. Notre arme est la raison dans la poursuite de la justice.
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Humberto del Bosque Gutiérrez, défenseur des droits humains
Plus de dix ans plus tard, les officiers de la marine responsables de cette disparition forcée ont été condamnés, ce qui constitue une avancée significative dans un pays où le taux d’impunité est de 98 %.
« Le Comité des droits de l’homme de Nuevo Laredo m’a soutenu, et le travail de plaidoyer du HCDH a été fondamental dans le cas de mon fils », a affirmé M. Del Bosque Gutiérrez.
Jesús Peña Palacios, représentant adjoint du HCDH au Mexique, estime que ce dernier a joué un rôle crucial dans les deux affaires, en intégrant les normes internationales des droits de l’homme dans les procédures judiciaires, en défendant les droits des familles des victimes et en mettant en avant leur lutte pour la justice.
L’échec de la lutte contre la drogue et ses victimes
« Pendant les années de la "guerre contre la drogue", le Mexique et en particulier Monterrey étaient des endroits extrêmement dangereux pour les jeunes. On nous tuait comme jamais auparavant », a observé Alejandra Ortiz, défenseuse des droits humains de Coahuila et militante au sein de l’association Todxs Somos Jorge y Javier (nous sommes tous Jorge et Javier).
Ce collectif, composé d’anciens étudiants et de citoyens sensibilisés au problème, soutient la lutte des familles avec le slogan : « Sans mémoire, il n’y a pas de justice, et sans justice, il n’y a pas de paix ». Alejandra Ortiz a souligné l’importance de se souvenir de ces affaires pour éviter que l’histoire ne se répète.
Alejandra Ortiz, défenseuse des droits humains et membre de Todxs Somos Jorge y Javier, se tient devant une peinture murale réalisée en l’honneur de Jorge et Javier, sur laquelle on peut lire « Sans mémoire, il n’y a pas de justice, et sans justice, il n’y a pas de paix » et « #FullJustice », à Monterrey, dans l’État de Nuevo León, Mexique. © HCDH/Vincent Tremeau
Jesús Peña Palacios a expliqué que la violence dans le nord-est du Mexique s’est intensifiée en raison des conflits entre les cartels opérant dans la région.
« Le gouvernement a déployé les forces armées pour des missions de sécurité publique », a-t-il expliqué. « Au lieu de réduire la violence, cette stratégie a entraîné de graves violations des droits humains. »
Selon le HCDH, l’absence de contrôle civil et de mécanismes de responsabilité effective a permis à l’impunité de prévaloir dans la plupart des cas.
« La région du nord-est du Mexique est l’une des plus touchées par un modèle de sécurité qui a été largement remis en question par divers mécanismes internationaux des droits de l’homme », a déclaré M. Peña Palacios. « Le Mexique doit procéder à la professionnalisation de ses forces de police et assurer le retrait progressif des forces armées des rôles de sécurité publique. »
La lutte pour obtenir pleinement justice
Jesús Peña Palacios estime que de réelles avancées ont été accomplies dans ces deux affaires pour obtenir justice et renforcer le travail de mémoire, grâce à l’admirable ténacité des familles.
« Toutefois, des difficultés subsistent, car les peines ne touchent que les auteurs de rangs inférieurs, des réparations complètes doivent encore être accordées et des mesures efficaces pour garantir le principe de non-répétition sont toujours en suspens », a-t-il ajouté.
Selon lui, la quête de justice au Mexique présente des défis supplémentaires lorsque des membres des forces armées commettent de graves violations des droits humains, d’autant plus que l’on peut observer une tendance à modifier les scènes de crime ou à dissimuler les responsables, qu’il s’agisse d’individus ou d’institutions.
« Les victimes sont souvent stigmatisées et accusées d’avoir des liens avec des organisations criminelles », a-t-il constaté. « Les enquêtes ne sont pas menées avec la diligence, la rigueur et l’indépendance qui s’imposent face à la gravité des faits. »
Il a fait remarquer que les familles de Jorge, Javier et Armando ont trouvé dans leur quête de justice la force d’exiger la vérité et des réparations, en faisant face à de longues procédures judiciaires et, parfois, à l’indifférence de l’État.
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Leur résistance et leur engagement en faveur de la mémoire entretiennent l’espoir que ces crimes ne seront pas oubliés et que la justice sera un jour pleinement rendue.
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Jesús Peña Palacios, représentant adjoint du bureau du HCDH au Mexique
Vue aérienne de Monterrey, dans l’État de Nuevo León, avec en arrière-plan le Cerro de la Silla, chaîne de montagnes emblématique du Mexique. © HCDH/Vincent Tremeau