Les victimes d'abord. L’action maintenant : rejoignez-nous pour prévenir et mettre fin aux disparitions forcées
30 mars 2026
« Nous n’avons pas de corps. Nous n’avons nulle part où faire notre deuil », a déclaré Beatriz Paiva, fille de Rubens Paiva, victime d’une disparition forcée pendant la dictature militaire brésilienne (1964-1985).
Le matin du 20 janvier 1971 — jour de la Saint-Sébastien, patron de Rio de Janeiro, au Brésil — six agents en civil du Centre d’informations de sécurité de l’armée de l’air ont fait irruption par la porte arrière d’une maison à deux étages face à la mer dans le quartier de Leblon, armés de mitrailleuses. Ils ont emmené Rubens Paiva, ingénieur civil et ancien député fédéral qui avait résisté au coup d’État militaire de 1964, mari et père de cinq enfants. Il n’a jamais été revu depuis.
Élu en 1962 sur la liste du Parti travailliste brésilien du président João Goulart, Paiva avait été vice-président d’une commission d’enquête parlementaire sur le financement américain de politiciens conservateurs visant à déstabiliser et renverser le gouvernement de Goulart, faisant de lui, dès le coup d’État, un homme marqué. ».
En 1971, le régime était dirigé par son chef le plus dur, Emílio Garrastazu Médici, et le prétexte pour arrêter Paiva était qu’il avait servi d’intermédiaire permettant à des exilés brésiliens de communiquer avec leurs proches restés au pays.
Son arrestation, sa torture et son assassinat ont par la suite été documentés par la Commission Nationale de la Vérité du Brésil comme le résultat d’une politique systématique de l’État à l’encontre des opposants politiques. Son corps n’a jamais été retrouvé et personne n’a été poursuivi pénalement.
Cinquante-cinq ans après la disparition de Rubens Paiva, ses filles Ana Lúcia et Beatriz se sont rendues à Genève pour partager l’histoire de leur famille devant le Comité des Nations Unies des Disparitions Forcées, à l’ouverture de sa 30e session.
Le président du Comité, Juan Pablo Albán, les a accueillies directement depuis la tribune.
« L’histoire de votre famille est un témoignage important sur la réalité des disparitions forcées, leurs conséquences dévastatrices et l’importance de la vérité et de la mémoire », a-t-il déclaré. « C’est un honneur pour nous tous de vous écouter. »
Un silence et une douleur qui résonnent fortement
« Mon père a disparu il y a 55 ans et c’était un sujet tabou. Enfants et adolescents, nous avons dû garder le silence sur cette histoire, ce qui a été très difficile pour nous. Nous n’en avions pas vraiment conscience à l’époque — ce n’est que maintenant que nous en comprenons toute la portée, alors que le monde commence à savoir ce qui s’est passé », a déclaré Ana Lúcia.
Beatriz (à gauche) et Ana Lúcia (à droite) Paiva, filles de Rubens Paiva, victime d’une disparition forcée en 1971 pendant la dictature brésilienne, au Palais Wilson à Genève, où elles ont témoigné devant le Comité des Nations Unies des disparitions forcées, le 9 mars 2026. © HCDH
Le silence de la famille a perduré pendant des décennies, jusqu’à ce que Marcelo Rubens Paiva — le seul fils des cinq enfants de la famille — écrive un livre de mémoires sur son père. Ce livre a servi de base au film de Walter Salles, Je suis toujours là, qui a remporté l’Oscar du meilleur film international en 2025.
Avant que le livre et le film ne fassent connaître l’histoire de la famille à un public international, chaque frère et sœur avait sa propre version de ce qui était arrivé à leur père, assemblant des fragments en silence, sans vérité officielle à laquelle se raccrocher.
« J’avais rarement pris la parole devant autant de monde », a déclaré Beatriz. « J’étais émue. Mais j’ai réussi à parler. Après la projection [du film] à Berne, une file d’attente s’est formée. Il y avait une jeune fille qui pleurait. J’ai pensé qu’elle avait elle aussi vécu une histoire similaire. Elle s’est approchée de moi, elle ne pouvait même pas parler. Puis elle m’a dit : « Mon grand-père a été arrêté, il a été torturé. » Il y a beaucoup de familles qui ont vécu cela et qui n’ont jamais pu en parler. »
Pendant tout ce temps, Eunice Paiva, l’épouse de Rubens, n’a jamais cessé de chercher la vérité sur ce qui était arrivé à son mari. Il était le seul soutien financier de la famille, et sa disparition les a plongés dans de graves difficultés financières.
Eunice a décidé d’étudier le droit et est devenue une éminente avocate spécialisée dans les droits de l’homme et l’une des principales défenseuses des droits des peuples autochtones au Brésil — une transformation née de ce que l’État avait fait subir à sa famille.
« Ce n’est qu’en 2012, lorsque la présidente Dilma Rousseff a établi la Commission de la vérité, que les familles des disparus ont enfin pu savoir ce qui était arrivé à leurs proches », a déclaré Beatriz.
« Quelqu’un m’a demandé un jour : comment as-tu réussi à vivre avec tout ça ? », a raconté Ana Lúcia. « Je lui ai répondu : je ne sais pas. J’ai mis cette souffrance dans un petit coin de mon cœur et elle y est restée, cachée. Mon seul désir était de survivre. Rien de plus. Rien d’héroïque. J’ai survécu, à vrai dire. Je ne voulais pas y penser. Mais aujourd’hui, je suis ici, et je peux parler de tout cela. »
Dans la salle de conférence, Carmen Rosa Villa Quintana, vice-présidente du Comité, s’est adressée aux sœurs Paiva au nom de l’organisme.
« Votre mère n’a jamais voulu vous voir comme des victimes. C’est un message essentiel », a déclaré Villa Quintana. « Vous avez pris votre vie en main pour dire au monde : c’est ce qui est arrivé à notre père. Désormais, vous êtes devenues des protagonistes. Finis les silences. Vous avez la responsabilité de dire au monde : plus jamais de disparitions forcées ».
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Le pouvoir n’est pas fait pour tuer, pour faire disparaître, pour torturer. Le pouvoir est fait pour promouvoir et protéger les droits humains de tous.
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Carmen Rosa Villa Quintana, Vice-Présidente du Comité des Nations Unies des disparitions forcées
La justice en suspens
Des décennies plus tard, l’impunité persiste. Ana Lúcia sait très bien ce que cela signifie en pratique.
« Trois des cinq hommes qui ont participé à la torture de mon père sont toujours en vie. Nous connaissons leurs noms. Nous connaissons leurs adresses », a-t-elle déclaré. « Ils n’ont jamais été jugés. Juger ces assassins n’est pas une vengeance. C’est protéger la démocratie. »
Mme Villa Quintana s’est montrée catégorique quant au principe qui gouverne le sujet des disparitions forcées.
« Rien de justifie ni n’excuse les disparitions forcées — ni en temps de guerre, ni dans les situations de conflit extrême, ni lors de pandémies. Rien. La disparition forcée n’a aucune justification, point final », a-t-elle déclaré.
L’affaire Paiva est l’une des centaines de milliers de disparitions forcées enregistrées à travers le monde depuis le milieu du XXe siècle. Sur les 193 États membres de l’ONU, seuls 78 ont ratifié la Convention, ce qui signifie que la majorité ne s’est pas encore engagée formellement à prévenir et à éradiquer ce crime. La question posée par Villa Quintana va au-delà des statistiques.
« Soixante-dix-huit États sont parties à la Convention. Ils ont exprimé leur engagement en faveur de la prévention et de l’éradication de ce crime odieux », a déclaré Villa Quintana. « J’exhorte fermement tous les autres États à ratifier la Convention et à se joindre aux efforts visant à mettre fin aux disparitions forcées dans le monde entier. »
Les victimes d’abord. L’action maintenant
Lors de l’ouverture de la 30e session du Comité, Antti Korkeakivi, Chef de la Division des Organes de Traités du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme, a officiellement lancé la campagne CED20, qui marque le 20e anniversaire de l’adoption de la Convention Internationale pour la Protection de toutes les Personnes contre les Disparitions Forcées.
« Guidée par le slogan « Les victimes d’abord. L’action maintenant », cette campagne place les victimes au centre de tous les efforts, souligne que les disparitions forcées peuvent être évitées et que les États et les autres parties prenantes ont des responsabilités et des outils clairs pour agir », a-t-il déclaré. « Tout au long de l’année 2026, CED20 mobilisera tous les partenaires concernés afin de sensibiliser, de partager des actions concrètes et de renforcer la protection contre les disparitions forcées. »
Cette campagne est lancée à un moment où le travail du Comité n'a jamais été aussi visible — ni aussi sollicité. Depuis la mise en œuvre de la procédure des Actions Urgentes en 2012, 546 dossiers ont été clos après la localisation de la personne disparue, dont 427 ont été retrouvées vivantes. Rien qu’en 2025, le Comité a enregistré 260 nouvelles Actions Urgentes. Korkeakivi a été clair sur ce que cela signifie.
« Même si le Comité est submergé par la charge de travail, dans le contexte plus large des disparitions forcées dans le monde, il est probable que cela ne représente qu’une petite fraction des cas qui pourraient potentiellement être signalés », a-t-il déclaré.
La pression financière est réelle et ne cesse de s’accroître. « Le Haut-Commissaire a systématiquement averti que, si la tendance à la réduction des ressources se poursuit, le système risque d’atteindre un point de rupture », a-t-il ajouté.
Pour Ana Lúcia et Beatriz Paiva, ce système — imparfait, doté de ressources insuffisantes et sous pression — continue de faire la différence entre l’invisibilité et la reconnaissance.
« Le plus important, c’est de sentir que l’on n’est pas seuls. Qu’il y a quelqu’un vers qui se tourner », a déclaré Beatriz.
Ana Lúcia a souligné que le Comité est essentiel pour les familles des personnes disparues qui n’ont pas les moyens de se défendre. « Nous avons eu la chance de compter sur notre mère. La plupart des familles n’ont pas cette chance », a-t-elle ajouté.
« Les Actions Urgentes ont prouvé leur utilité pour retrouver des personnes — et, heureusement, dans certains cas, les retrouver vivantes », a déclaré Villa Quintana. « Mais la procédure de communications individuelles pourrait toucher beaucoup plus de familles, si les victimes savaient que cet outil existe et si les États reconnaissaient la compétence du Comité. »
La procédure d’Actions Urgentes permet aux familles de demander une intervention immédiate alors que la disparition est encore en cours — l’un des rares outils internationaux conçus pour retrouver des personnes avant qu’il ne soit trop tard. Cette procédure s’applique à tous les États qui ont ratifié la Convention.
Conformément à l’article 31 de la Convention, les victimes peuvent déposer des plaintes directement auprès du Comité lorsqu’elles estiment que leurs droits protégés par la Convention e ont été violés. Le Comité examine alors les allégations — mais ne peut le faire que si le pays concerné a formellement reconnu sa compétence en la matière. Sur les 78 États Parties, seuls 30 ont franchi ce pas.
Carmen Rosa Villa Quintana, Vice-Présidente du Comité des Nations Unies des disparitions forcées, au Palais Wilson à Genève lors de la 30e session du Comité, en mars 2026. © HCDH
Villa Quintana a été claire.
« Derrière chaque personne disparue, il y a une histoire. Le plus dur, c’est d’entendre si souvent le manque d’empathie de fonctionnaires », a-t-elle déclaré. « La non-reconnaissance de la douleur des victimes. Qu’on leur dise : “Elle est sûrement partie avec son petit ami”, ou “Il a disparu pour une bonne raison” — des commentaires qui remettent en question la réalité vécue par les victimes, souvent marqués par de forts stéréotypes de genre. C’est ce qui me pèse encore, après toutes ces années. »
« “Les victimes d’abord” a toujours été ma devise. Le pouvoir de l’État est énorme. Le pouvoir des victimes, c’est leur voix. Placer cette voix au centre du mandat du Comité et de notre travail quotidien est essentiel pour pouvoir maintenir un dialogue avec les États qui réponde aux besoins réels », a-t-elle déclaré.
Albán a conclu son discours d’ouverture par une déclaration ferme.
« Si cette session devait être notre dernière — une possibilité que nous ne pouvons ignorer —, qu’il soit clair que nous n’aurons ni cédé en silence ni renoncé à remplir notre mandat : affirmer la primauté du droit sur la force, la place centrale des victimes face à l’oubli, et la valeur inaliénable du multilatéralisme et de l’ordre juridique international », a-t-il conclu.
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La vie vaut la peine d’être vécue. Nous devons être ici pour nous battre et essayer d’empêcher que cela ne se reproduise.
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Ana Lúcia Paiva