« Où sont-ils ? » : les familles à la recherche de leurs proches disparus toujours en quête d’une réponse
28 août 2026
« Sans la demande d’action en urgence émise par le Comité [des disparitions forcées], l’enquête n’aurait jamais abouti », a déclaré le proche d’une personne disparue originaire du Mexique. « Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’ils ont commencé à se préoccuper de la recherche de mon fils. »
Il n’a pas été retrouvé. Ce qui a changé, c’est la légitimité de la recherche.
Une procédure d’action en urgence est une demande, pas un ordre. En vertu de l’article 30 de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, toute personne ayant un intérêt légitime (dans la pratique, presque toujours un parent) peut demander au Comité des disparitions forcées d’intervenir lorsqu’une personne a disparu. Le Comité demande alors à l’État partie de prendre des mesures immédiates pour retrouver cette personne et enquêter sur ce qui s’est passé. Il continue de le faire, jusqu’à ce que la personne soit localisée. Il écrit aux autorités. Il répond à la famille ou aux personnes à l’origine de la demande d’action en urgence pour les tenir informées.
Cette procédure existe, car des familles l’ont réclamée. Adoptée par l’Assemblée générale le 20 décembre 2006, la Convention a été rédigée pour les victimes et avec les victimes, après des années de campagne menées par les proches, les survivants des disparitions forcées et les organisations qu’ils ont fondées. Les victimes ont participé à l’élaboration du texte dès le départ et elles y figurent : l’article 24 définit une victime comme la personne disparue et toute personne ayant subi un préjudice en conséquence directe de cette disparition.
De plus, l’article 24 donne aux victimes le droit de participer aux procédures de recherche et d’enquête, et de connaître la vérité sur ce qui s’est passé, l’avancement de l’enquête, et ce qu’il est advenu de la personne qu’elles recherchent.
Ainsi, lorsqu’une famille dans n’importe quel pays écrit à Genève et qu’un procureur ou un autre agent de l’État se saisit du dossier, c’est grâce à l’action d’autres familles de personnes disparues que cela se produit.
Et parfois, cela va vite. En août 2025, plus de 15 hommes armés auraient enlevé un ancien soldat de son domicile au Togo pour l’emmener dans un lieu inconnu. Sa famille a fait une demande. Quatre jours après que le Comité a enregistré une action en urgence, on lui a répondu que cette personne avait été localisée dans un lieu de détention appartenant à l’État. Plusieurs jours plus tard, un deuxième cas a été signalé dans le même pays : un créateur de contenu pour les médias avait été transféré de prison sans préavis et sa famille, qui cherchait à savoir où il se trouvait, n’avait obtenu aucune réponse. Quelques jours après le dépôt d’une demande d’action en urgence, les autorités ont informé ses proches de son lieu de détention, et ces derniers ont pu lui rendre visite.
Aucun des deux hommes n’a été libéré par le Comité. Toutefois, à la suite de son intervention, ces deux personnes ont retrouvé une certaine visibilité, ce qui est la première chose qu’une disparition fait perdre.
Au Mali, un journaliste a été enlevé dans un magasin en mai 2025 par cinq hommes qui se sont présentés comme des agents des services de sécurité de l’État, puis emmené en voiture. Le Comité a enregistré une procédure d’action en urgence le 15 septembre et des experts indépendants des Nations Unies ont publié une déclaration publique concernant son cas. Il a été retrouvé vivant et en bonne santé quelques jours plus tard. Leur prise de position publique, a-t-il écrit par la suite, « fut une bouffée d’humanité à un moment où tout semblait vouloir m’arracher à la vie et au droit. »
Ce que les familles ne devraient pas avoir à faire
En décembre 2025, le Comité a enregistré 2 368 actions en urgence, la plupart concernant le Mexique et l’Iraq. Depuis 2012, 569 personnes disparues ont été retrouvées après le dépôt d’une demande d’action en urgence, dont 435 vivantes. Pour la plupart des familles, leur proche n’a pas été retrouvé. Le dossier reste ouvert et elles continuent donc à écrire au Comité, qui continue de travailler sur chaque affaire en cours jusqu’à ce que le sort et le lieu où se trouve la personne disparue soient établis.
Des victimes du monde entier écrivent au Comité. « Vous êtes les seuls à nous redonner un peu d’espoir », a écrit une famille au Burkina Faso.
« Si cette action en urgence n’avait pas été accordée, les autorités n’auraient toujours pas identifié mon frère », a relaté une personne du Mexique.
« Grâce à votre soutien et à votre dévouement, les autorités se sont davantage impliquées et ont commencé à poser des questions et à mener une enquête plus approfondie sur cette affaire », a écrit une famille cherchant leur frère à travers l’Espagne et le Maroc.
« Cette incertitude persistante est un lourd fardeau pour notre famille », a déclaré un parent en Serbie. « Votre présence et vos efforts continuent d’être une source d’espoir et de force pour nous. »
Comme l’explique Juan Pablo Albán, président du Comité des disparitions forcées, les disparitions forcées laissent les familles tiraillées entre l’espoir et le chagrin, condamnées à chercher et à attendre, parfois pendant des années voire des décennies, sans savoir ce qu’il est advenu de leur être cher.
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Personne ne devrait avoir à endurer cette souffrance.
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Juan Pablo Albán, président du Comité des disparitions forcées
Les messages reçus par le Comité des disparitions forcées laissent apparaître un schéma. Ce qu’ils montrent, encore et encore, c’est une recherche qui n’a pas eu lieu, jusqu’à ce que quelqu’un de l’extérieur la demande. Ils décrivent également autre chose : les proches se sentent abandonnés et on attend trop souvent d’eux qu’ils prennent les choses en main, qu’ils rassemblent les preuves, qu’ils assument le poids administratif, financier et émotionnel, pour un crime ancré dans le déni et la dissimulation de l’État.
Le Comité n’est pas le seul à observer ce schéma. Le Groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires, créé pour mettre fin à la détresse des proches des personnes disparues, reçoit des demandes depuis 46 ans, bien avant qu’il n’existe un comité auquel s’adresser.
« S’il est du devoir de l’État de garantir la participation des familles, de manière sûre et dans la dignité, à la recherche de leurs proches, faire peser entièrement ce fardeau sur les épaules des victimes constitue une forme perverse de victimisation secondaire », a déclaré Gabriella Citroni, Présidente-Rapporteuse du Groupe de travail.
Elle l’a vu sur tous les continents. Les ménages sont précipités dans la pauvreté, car toutes les ressources sont consacrées à établir ce qui est arrivé à leur proche. Ils passent leur vie à chercher cette personne et à en supporter le poids psychologique et physique. Ils subissent également des campagnes de stigmatisation, étant « désignés par des termes dénigrants, allant jusqu’à nier l’existence même de leurs proches et à les qualifier de “fous” ou de “dingues” ».
Les victimes ne devraient jamais être amenées à se substituer à l’État dans ses obligations de recherche, d’enquête, de poursuites et de réparation. C’est ce qu’ont déclaré conjointement le Comité, le Groupe de travail et d’autres mécanismes ce 30 août. C’est aussi ce que la campagne CED20 demande aux États en quelques mots : les victimes d’abord, l’action maintenant.
La campagne CED20 marque les 20 ans de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. © HCDH
Une aide précieuse pour les familles
Aucun des deux mécanismes ne fonctionne seul. Le Groupe de travail et le Comité sont deux volets d’une même architecture construite au fil des décennies par le même mouvement de familles : l’un a vu le jour en 1980, alors qu’il n’existait aucun traité sur lequel s’appuyer, tandis que l’autre a été créé par la Convention elle-même il y a 20 ans. Ils partagent le même objectif, à savoir qu’aucune disparition ne reste sans réponse, et ils s’adressent à différents États à des moments différents, et en utilisant des outils différents. À eux deux, ils réduisent le nombre d’endroits dans le monde où une famille n’a personne vers qui se tourner.
La Convention est le seul traité universel dédié à la prévention et à l’éradication des disparitions forcées. Soixante-dix-huit États l’ont ratifié. Ce qui n’est pas le cas des autres États.
Cela ne signifie pas pour autant que ces familles n’ont aucun recours : le Groupe de travail a examiné des cas provenant de tous les pays du monde et les a soumis aux gouvernements sous forme de question humanitaire : où est cette personne et que faites-vous pour la retrouver ?
En tant que premier mécanisme des Nations Unies relatif aux droits humains créé pour traiter des disparitions forcées, le Groupe de travail compte dans son dossier des affaires remontant à l’époque des dictatures en Argentine, au Chili ou au Pérou. Des décennies plus tard, il continue de rappeler aux États leurs responsabilités. Il a résolu près de 22 % des affaires qui lui ont été présentées. Environ 50 000 autres affaires concernant environ 100 États Membres restent en suspens.
La ratification de la Convention ne rend pas le Groupe de travail superflu. Une grande partie des affaires en suspens concerne des États qui ont ratifié la Convention, et le Groupe de travail continue de les solliciter pour obtenir des réponses tout en offrant une coopération technique pour renforcer la législation nationale et éliminer les obstacles qui entravent les recherches, a déclaré Gabriella Citroni.
Pour les familles vivant dans des États n’ayant pas ratifié la Convention, et dans les régions qui ne possèdent pas leurs propres systèmes de protection, le Groupe de travail est le seul mécanisme existant. « Surtout dans les régions du monde qui ne disposent même pas de systèmes de protection régionaux ou sous-régionaux, le Groupe de travail est actuellement le seul dispositif auquel des milliers de personnes partagées entre espoir et désillusion peuvent faire appel », a déclaré Gabriella Citroni.
La ratification introduit l’idée d’obligation. Un État partie à la Convention qui ignore une demande d’action en urgence manque à une obligation à laquelle il s’est engagé devant un organisme chargé de veiller au respect de celle-ci.
« Derrière chaque disparition forcée se trouvent une personne disparue et sa famille », a rappelé Juan Pablo Albán. « La ratification de la Convention affirme leur droit à être recherchées et localisées, ainsi qu’à l’accès à la vérité, à la justice et à des réparations. »
Pour les États qui n’ont pas encore ratifié la Convention, la démarche est simple : le HCDH a publié un guide pratique sur la manière de devenir un État partie, et la campagne CED20 montre ce que tout le monde peut faire cette année pour faire avancer les ratifications.
Après 20 ans de rédaction, de ratification et de débats, la question reste la même. La question que les familles posaient déjà avant même qu’il y ait un traité, celle à laquelle l’article 30 oblige désormais les États à répondre, et celle que la plupart d’entre elles lancent encore : où sont-ils ?
La famille du Mexique attend toujours, mais leur dossier est en cours d’examen, et sur la mosaïque commémorative CED20, les victimes de disparitions forcées et toutes les personnes qui se tiennent à leurs côtés prennent la parole, par des mots, des dessins et des vidéos. Rejoignez la lutte pour prévenir et arrêter les disparitions forcées et partagez votre message.