Skip to main content

L’antiracisme et le droit au développement, indissociables fruits de luttes

17 juin 2026

Intervenants lors de la 13<sup>e</sup> session du Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement
© Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement

« Le domaine du développement a été conçu pour les pays anciennement colonisés, non pas comme une voie vers l’industrialisation, mais comme un appel à la modernisation », a déclaré Ejim Dike, spécialiste en stratégie en matière d’impact social et de droits humains, à l’occasion de la réunion annuelle du Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement, lors de la session intitulée « Promouvoir la non-discrimination, l’égalité et le développement pour tous : 40 ans du droit au développement et 25 ans de la Déclaration et du Programme d’action de Durban ».

Appelant à un engagement renouvelé en faveur d’un « développement repensé », elle a ajouté : « Dans le discours public, être moderne, c’est être occidental ; être occidental, c’est être blanc. Dans toute discussion sur la race et le développement, il est donc essentiel de reconnaître qu’il n’existe pas de développement neutre sur le plan racial ou du point de vue du genre. »

Un programme des droits humains évolutif

Bonny Ibhawoh, professeur à l’Université McMaster et expert responsable du rapport de 2022 du Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement intitulé « Racisme, discrimination raciale et droit au développement », a retracé les origines politiques de la Déclaration sur le droit au développement.

Il a expliqué que les droits humains internationaux portaient à l’origine presque exclusivement sur les droits civils et politiques – une conséquence des crises européennes du milieu du XXe siècle – et que c’était les États postcoloniaux d’Afrique et d’Asie, en réaction à un ordre international qui les avait déçus à bien des égards, qui avaient élargi ce cadre pour y inclure les droits économiques, sociaux et culturels.

La Déclaration sur le droit au développement, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1986, a établi que le développement était un droit humain inaliénable qui nécessitait la pleine réalisation des droits civils, culturels, économiques, politiques et sociaux.

La Déclaration et le Programme d’action de Durban, adoptés lors de la Conférence mondiale contre le racisme qui s’est tenue en 2001 en Afrique du Sud, restent le plan d’action le plus complet des Nations Unies pour lutter contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée à l’échelle mondiale.

Dans la Déclaration de Durban, les États se sont engagés à faire du développement une réalité pour tous les êtres humains. Son Programme d’action concrétise ces engagements en reconnaissant que les injustices de longue date ont contribué à la pauvreté, à la marginalisation, aux inégalités économiques et à l’insécurité, en particulier dans les pays en développement, et en demandant la mise en place de programmes concrets pour relever ces défis.

Ces deux cadres sont indissociables : l’un ne peut être pleinement mis en œuvre sans l’autre.

Pour Ejim Dike, la Déclaration sur le droit au développement et la Déclaration et le Programme d’action de Durban se distinguent de leurs prédécesseurs.

« […] ce sont des États d’Afrique, d’Asie et des Caraïbes ainsi que la société civile qui, reconnaissant la nécessité d’établir un nouvel ordre économique international, ont joué un rôle moteur dans la défense de la Déclaration sur le droit au développement et de la Déclaration et du Programme d’action de Durban », a-t-elle précisé. 

“

Une partie de l’expansion des droits humains internationaux est due au travail d’intellectuels du monde du Sud.

“

Bonny Ibhawoh, professeur à l’Université McMaster et ancien membre du Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement

Bonny Ibhawoh a souligné qu’en amont de la préparation de la Déclaration et du Programme d’action de Durban, les priorités avaient été définies par des organisations de la société civile du monde du Sud. Leur plaidoyer s’appuyait sur l’aboutissement de luttes de longue date et visait à obtenir une déclaration qui prenne en compte et protège ceux qui étaient sous-représentés.

Louis Michel, alors Ministre des affaires étrangères de la Belgique, qui assurait la présidence de l’Union européenne pendant la conférence de Durban, s’était révélé être un allié essentiel pour la poursuite des négociations et leur maintien sur la bonne voie.

Le dernier soir, alors que le vol de M. Michel était prévu à 5 heures du matin et que le Président Thabo Mbeki avait déjà pris congé, la conférence semblait terminée. Un dernier effort de quatre heures avait prouvé le contraire et avait abouti au texte fondateur de la Déclaration et du Programme d’action de Durban. 

Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée, Durban, Afrique du Sud, 2001. © Photo ONU

Pour Louis Michel, ce document comportait une obligation qui transcendait la génération qui l’avait négocié. « Notre génération n’était pas coupable des torts commis à l’encontre [des peuples colonisés], » avait-il déclaré, « mais, au nom de la continuité, nous avons un devoir de responsabilité. »

Les enjeux politiques de ce devoir étaient pleinement visibles lors de la session du Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement. Rachel Barros, Ministre brésilienne de l’égalité raciale, a mis en avant une décision historique que l’Assemblée générale des Nations Unies a prise le 25 mars 2026 : la Déclaration portant qualification de la traite des Africains réduits en esclavage et de l’esclavage racialisé des Africains de plus grave crime contre l’humanité.

Cette nouvelle Déclaration s’appuie sur la reconnaissance, dans la Déclaration et le Programme d’action de Durban, du fait que la traite des esclaves « aurait toujours dû » constituer un crime contre l’humanité.

Pour Mme Barros, cela va au-delà du symbolisme : cette décision établit les fondements éthiques et juridiques d’un débat longtemps reporté sur les réparations et ouvre une voie directe vers le droit au développement pour les communautés d’ascendance africaine.

« La pleine réalisation du droit au développement passe par la lutte contre les inégalités structurelles liées au racisme et à la discrimination raciale », a-t-elle déclaré. « Sans cela, l’accès équitable aux possibilités, aux ressources et aux bénéfices reste incomplet, et la réalisation même de ce que l’on entend par développement est compromise. »

Le Brésil a par ailleurs introduit dans le débat la notion de racisme environnemental, c’est-à-dire l’exposition disproportionnée des communautés d’ascendance africaine, autochtones et traditionnelles aux risques climatiques et à la dégradation de l’environnement. 

“

Il ne peut y avoir de développement durable sans justice raciale et environnementale.

“

Rachel Barros, Ministre brésilienne de l’égalité raciale

Pour Rachel Barros, la justice réparatrice et le droit au développement sont les deux faces d’une même médaille. « Ouvrir la voie aux réparations, c’est affirmer le droit au développement des populations [d’ascendance africaine], par la promotion de politiques concrètes qui s’attaquent aux effets du colonialisme et de l’esclavage et l’élargissement de l’accès aux possibilités, aux ressources et aux droits. Avant tout, cela signifie corriger les distorsions historiques afin que le développement cesse d’être exclusif et reflète au contraire la justice, l’équité et la dignité pour toutes et tous. »

Une reconnaissance qui ne s’accompagne pas d’une mise en œuvre

Lors de la session, Radhika Balakrishnan, professeure à l’Université Rutgers, a déclaré que les deux Déclarations se complétaient, l’une traitant des inégalités entre les pays, l’autre des inégalités au sein de ceux-ci, et que leur anniversaire commun constituait un appel à intégrer les deux.

Selon Bonny Ibhawoh, 25 ans après l’adoption de la Déclaration et du Programme d’action de Durban et 40 ans après la Déclaration sur le droit au développement, un fossé critique persiste entre la reconnaissance et la transformation dans le monde réel.

Pour lui, si la Déclaration et le Programme d’action de Durban ont marqué un tournant décisif dans le langage en reconnaissant expressément les racines historiques, les héritages et les effets continus du racisme et de la discrimination raciale, leur mise en œuvre reste le plus grand défi.

Dans son rapport, Bonny Ibhawoh a souligné que la pandémie de COVID-19 et le meurtre de George Floyd avaient mis en lumière le racisme structurel qui sévissait dans des pays du monde entier, au sein desquels les groupes marginalisés et racialisés avaient commencé à réclamer plus que jamais justice.

« Les groupes racialisés doivent faire partie de ce processus de suivi et de responsabilité effective. Les organisations de la société civile doivent être associées à ce processus qui représente les communautés racialisées. C’est ainsi, selon moi, que l’on garantit une participation structurelle », a déclaré M. Ibhawoh.

Il a ajouté que la participation ne se résumait pas à endosser un rôle de suiveur, mais qu’il pouvait aussi s’agir de diriger. « Les postes de direction au sein des organisations multilatérales et bilatérales ne reflètent pas la diversité qui existe en matière de race ou de nationalité », a-t-il indiqué.

“

Face à la montée du nationalisme et de la xénophobie et à la fin du multilatéralisme, la Déclaration et le Programme d’action de Durban et le droit au développement nous rappellent les valeurs fondamentales que sont la participation, l’inclusion et la justice.

“

Bonny Ibhawoh, professeur à l’Université McMaster et ancien membre du Mécanisme d’experts chargé de la question du droit au développement

Réaliser la transformation structurelle

Pour combler le fossé, il ne suffit pas d’un engagement politique : il faut démanteler les structures par lesquelles les inégalités se reproduisent. Des technologies au commerce, les intervenants ont mis en évidence les domaines concrets dans lesquels ce travail reste à accomplir.

« La mise en œuvre de la Déclaration et du Programme d’action de Durban est plus pertinente que jamais », a déclaré Melissa Perreault, citoyenne de la Nation métisse et professeure à l’Université de Guelph, lors de la manifestation.

Mme Perrault a mis en garde contre ce que certains chercheurs appellent désormais « le colonialisme technologique » : l’extension du pouvoir colonial par l’extraction de données, la conception d’algorithmes et l’imposition de cadres de connaissances externes, souvent sans le consentement ni la participation des peuples autochtones.

« Nous devons tirer les leçons du passé […] pour mieux orienter l’avenir du développement de l’intelligence artificielle, en veillant à ce qu’elle favorise la justice et l’équité pour les populations concernées », a-t-elle ajouté.

Chafi Bakari, fondateur d’African Commodities LLC, a recentré la discussion sur la responsabilité matérielle.

« Lorsque l’on construit un hôpital, il faut mettre en place les moyens nécessaires pour que cet hôpital fonctionne et soit opérationnel. Pour ce faire, nous devons continuer de placer les personnes au cœur du développement, comme le prescrit le droit au développement. Lorsque nous plaçons les personnes au centre, nous devons examiner la tangibilité des résultats », a déclaré M. Bakari.

Louis Michel partageait ce point de vue : sa conviction personnelle, forgée par son expérience de la Conférence de Durban, était que l’aide au développement devait évoluer et passer de la charité vers quelque chose de complètement différent : « un véritable partenariat entre donateur et bénéficiaire, sur un pied d’égalité. »

Les deux Déclarations constituent des cadres qui sont le fruit des luttes menées par les plus marginalisés et qui sont conçus pour les protéger. Selon Bonny Ibhawoh, leurs valeurs restent solides et le contexte politique pourrait bien être en train de changer. Il a ajouté que partout dans le monde, les gens s’opposaient à l’idée selon laquelle l’exclusion mènerait à la prospérité.

« Les valeurs restent vraies », a-t-il déclaré. « Les cadres sont solides. Ils résisteront à l’épreuve du temps, mais nous devons rester fermes. » Il a conclu en rappelant les paroles de Dag Hammarskjöld, dont les mots sont inscrits au siège de l’ONU à New York : l’Organisation des Nations Unies n’a pas été créée pour nous emmener au paradis, mais pour nous sauver de l’enfer.